Jean Jaques Rousseau : Le Ranz des vaches

 

Pour le lecteur du Dictionnaire de la musique de Jean Jacques Rousseau, il est bien étrange de trouver une entrée particulière nommée Ranz des vaches[1]. L'article est très court, sans intérêt particulier.

 

Mais Rousseau éprouve le besoin de joindre "l'Air noté" de cette mélodie aux quelques autres qu'il transcrit dans son ouvrage. De plus, il consacre à ce même air un paragraphe conséquent dans son important article Musique, dévoilant alors un point de vue sur l'esthétique du plus haut intérêt.

Ecoutons Rousseau : Cet air est "si chéri des Suisses qu'il fut défendu sous peine de mort

de le jouer dans leurs Troupes, parce qu'il faisait fondre en larmes, déserter ou mourir ceux qui l'entendaient, tant il excitait en eux l'ardent désir de revoir leurpays". Voilà donc une mélodie bien puissante sur le plan émotionnel.

In : ROUSSEAU, Dictionnaire de musique, Paris, 1768,

Œuvres complètes, Tome V, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1995, p. 1190.


. Mais à déchiffrer l'air, on s'accordera pour dire qu'il ne s'agit pas d'un chef d'œuvre. Rousseau n'en disconvient pas : "On chercherait en vain dans cet Air les accents énergiques capables de produire de si étonnants effets".

Pour expliquer que cet Air banal sache ainsi mobiliser les émotions de l'auditeur, Rousseau fait appel  à une mobilisation de la mémoire : "Ces effets qui n'ont aucun lieu sur les étrangers, ne viennent que de l'habitude, des souvenirs, de mille circonstances qui retracés par cet Air à ceux qui l'entendent, et leur rappelant leur pays, leurs anciens plaisirs, leur jeunesse et toutes leurs façons de vivre, excitent en eux une douleur amère d'avoir perdu tout cela. La Musique alors n'agit point précisément comme musique, mais comme signe mémoratif [souligné par nous]".

Ce que Rousseau pressent ici, dans une intuition très moderne, c'est qu'un événement (sonore) actuel puisse réactiver, sous la forme d'un  affect puissant, un autre événement ou une situation enfouie dans le passé, refoulée ou réprimée. Cela pourrait bien produire ce sentiment d'"inquiétante étrangeté", mis en évidence par Freud, qui s'empare d'un sujet "lorsqu'un événement, une situation, un objet du monde extérieur, vient massivement re-mobiliser les traces du passé enfoui"[2]. Nous avons ailleurs évoqué cette question lorsque nous avons parlé de la rencontre de Freud et de Gustave Mahler. Lorsque ce musicien entendait sonner, dans la rue, une hurdy-gurdy (probablement une vielle à roue), il était envahi par un affect d'angoisse, la situation actuelle agissant comme "signe mémoratif" d'une situation traumatique que Mahler avait vécue dans son enfance (une scène de ménage particulièrement violente entre ses parents).

 

Du texte de Rousseau, nous retiendrons deux idées fortes.

D'abord, la psychologie (la prise en compte de la musique comme "signe mémoratif") est un outil puissant pour penser l'effet émotionnel d'une œuvre. Mais, elle ne permet en aucun cas d'apprécier la valeur esthétique de celle-ci ; la puissance évocatrice du Rans des vaches ne signifie pas que cette mélodie ait un quelconque intérêt musical.

Lorsque Rousseau dissocie, dans ce texte, affect provoqué et musicalité de l'air, il fait implicitement appel à une notion susceptible de faire comprendre à quelles conditions une mélodie émotionnellement puissante pourrait devenir, de plus, une œuvre musicale intéressante. Restant fidèle à Rousseau, nous pensons alors au Goût comme étant, chez les auteurs baroques, le système gestionnaire de la musique arcadienne, ce qui transforme l'émotion en art.

Ajoutons que, techniquement, Le rans des vaches aurait pu être classé comme œuvre musicale baroque si un compositeur s'en était emparé pour le modifier, le malaxer, transformer sa nature par la "baroquisation".

 

De plus, on pourrait considérer que c'est à la manière d'un psychologue clinicien que Rousseau conduit l'analyse de cet air qui est censé provoquer tant d'émotions chez les guerriers suisses. On peut en effet avancer l'idée que c'est dans un essai de traitement psychique d'un souvenir d'enfance personnel fortement chargé d'affects que l'auteur extrait l'essence même de son raisonnement. Reportons-nous aux Confessions. Rousseau nous y parle de sa tante Suzanne qui l'a élevé; sa mère étant morte à sa naissance. "Hors le temps que je passais avec mon père et celui où ma mie me menait promener, j'étais toujours avec ma tante, à la voir broder, à l'entendre chanter, assis ou debout à côté d'elle, et j'étais content. Son enjouement, sa douceur, sa figure agréable, m'ont laissé de si fortes impressions, que je vois encore son air, son regard, son attitude ; je me souviens de ses propos caressants : je dirais comment elle était vêtue et coiffée, sans oublier les deux crochets que ses cheveux noirs faisaient sur ses tempes, selon la mode de ce temps là."[3]. On voit que l'évocation de la tante Suzanne fait surgir chez Rousseau un souvenir bienheureux, celui d'avoir été immergé dans un bain de tendresse, œuvre d'une image maternelle toute bienveillante, substitut de la mère réelle décédée.

Or cette tante chantait. "L'attrait que son chant avait pour moi fut tel que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire ; mais qu'il m'en revient même aujourd'hui que je l'ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer. Dira-t-on que moi, vieux radoteur, rongé de soucis et de peines, je me surprends parfois à pleurer comme un enfant en marmottant ces petits airs d'une voix déjà cassée et tremblante ? Il y en a un surtout qui m'est bien revenu tout entier quant à l'air…[suit le commencement du texte de la chanson]..Je cherche où est le charme attendrissant que mon cœur trouve à cette chanson ; c'est un caprice auquel je ne comprends rien ; mais il m'est de toute impossibilité de la chanter jusqu'à la fin, sans être arrêté par mes larmes…Mais je suis presque sûr que le plaisir que je prends à me rappeler cet air s'évanouirait en partie, si j'avais la preuve que d'autres que ma pauvre tante Suzon l'ont chanté"[4].

Pour déterminer les conditions d'apparition de l'inquiétante étrangeté, Freud écrit : "Lorsque les complexes infantiles refoulés sont ranimés par quelque expression extérieure [souligné par nous], ou bien lorsque de primitives convictions dépassées semblent de nouveau confirmées"[5]. La chanson de tante Suzon serait pour Rousseau ce que le rans des vaches serait pour les guerriers suisses (ou l'air joué sur une vielle pour G. Malher). L'élément factuel musical déclenche l'affect en réactivant le passé infantile. La musique est donc un vecteur puissant pour faire ressurgir ou "réanimer" les "complexes infantiles" et chez Rousseau il semble s'agir d'un bain de bonheur fusionnel. Par ailleurs, Rousseau précise que l'intérêt musical de l'air chanté par tante Suzon ne justifie pas l'intensité des sentiments qu'il provoque, ce qui est vrai aussi pour les guerriers suisses en ce qui concerne le rans des vaches (et pour Malher pour ce qui est de l'air de vielle). Donc, c'est bien indépendamment de sa qualité musicale qu l'air se constitue comme objet-vecteur (comme "signe mémoratif" dirait notre auteur).

 



[1] ROUSSEAU, op. cit., art. "Rans des vaches" et art. "musique".

[2] CAHN, Raymond, Adolescence et folie, Paris, P.U.F., 1991.

[3] ROUSSEAU, Jean Jacques, Les Confessions, 1781, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, t.1, 1959., p. 10/11.

[4] ROUSSEAU, Ibid  p.11/12.

[5] FREUD, Sigmund, L'inquiétante étrangeté, 1919, Paris, Gallimard, 1985.